Taxe sur l’IA et métiers réservés aux humains : le plan de Bill Gates décrypté pour les DRH

Infographie dessinée en six cases résumant le plan de Bill Gates pour une transition juste face à l'IA : bouleversement majeur, égalité ou injustice, taxer tokens et robots, financer la reconversion, métiers réservés aux humains, nouvelles institutions

Bill Gates a bâti une partie de sa fortune sur l’automatisation du travail de bureau. Fin août 2026, il propose de la freiner. Dans un long essai, il défend une taxe sur l’IA et sur les robots, et l’idée de métiers « réservés aux humains » que l’on protégerait par choix. Ce plan vise d’abord les gouvernements. Il pose pourtant aux DRH une question qui n’attendra pas la loi : dans votre organisation, quels postes décidez-vous de garder humains, et sur quels critères ?

Sommaire

Un signal venu d’un patron de la tech

Le 26 août 2026, Bill Gates a publié sur son blog Gates Notes un essai intitulé « The turbulent AI era is here. The choices we make now are critical » [1]. Le cofondateur de Microsoft y affirme que l’IA peut réduire les inégalités comme jamais, ou les creuser comme jamais, selon les choix faits dans les prochaines années.

Sa formule a beaucoup circulé : l’IA sera « soit le plus grand facteur d’égalité jamais inventé, soit la pire source d’injustice » (traduction) [1]. Il prévoit que la transition sera « l’une des périodes les plus turbulentes de l’histoire humaine » [1].

Le fond n’est pas tout à fait neuf. Dès 2017, Gates suggérait déjà, dans un entretien rapporté par le magazine économique américain Fortune, de taxer les robots appelés à remplacer des salariés [2]. Ce qui change en 2026, c’est l’ampleur du programme et le ton. Il ne parle plus d’une piste parmi d’autres : il décrit un plan d’ensemble, avec une fiscalité, une protection sociale, des métiers protégés et une gouvernance internationale.

Pour un DRH, l’intérêt de ce texte tient moins à la personne qu’à la position. Quand un acteur qui a profité de chaque vague technologique demande de ralentir, il signale que le choc attendu dépasse ce que les entreprises peuvent absorber seules. Il signale aussi que la question du rythme de l’automatisation va devenir politique, donc publique, donc discutée par vos salariés.

Le diagnostic : une décennie, pas une génération

Gates estime que l’IA va transformer le travail en une décennie, quand les révolutions industrielles s’étalaient sur plusieurs générations. Les premiers touchés sont des métiers de bureau : vente et support client, développement logiciel, assistants juridiques, analyse de crédit et de données.

Il cite aussi le tri des patients à l’hôpital, et annonce que des robots « intelligents » commenceront à concurrencer les humains sur certaines tâches physiques, dans le bâtiment ou l’hôtellerie, d’ici la fin de la décennie [1]. La différence avec les technologies passées, selon lui, tient à sa capacité d’adaptation : l’outil s’adapte au travail, au lieu d’exiger que les salariés s’adaptent à lui. Une IA peut regarder la même vidéo de formation qu’un nouvel embauché et apprendre des données existantes [1].

Fortune retient de l’essai un point qui concerne directement les recruteurs : de nombreux emplois vont disparaître pour toujours, et les postes d’entrée sont les plus exposés [3]. Nous avions détaillé ce risque dans notre article sur l’IA, les emplois juniors et le vivier de seniors de 2032. Si les premiers postes se raréfient, c’est toute la chaîne de montée en compétences qui se grippe.

Gates assume une forme d’inconfort. Il aimerait que le monde profite vite des bénéfices de l’IA et retarde le plus possible ses problèmes, mais constate que les deux arrivent en même temps [1]. Pour une direction des ressources humaines, cela veut dire que les gains de productivité et les suppressions de postes se présenteront dans le même exercice budgétaire, pas l’un après l’autre.

La taxe sur l’IA et les robots

Gates propose de taxer les « tokens », ces unités de texte que les modèles d’IA consomment et facturent, ainsi que les robots. Son argument est fiscal : le travail humain supporte des cotisations, alors que l’achat d’une machine se déduit. Le système récompense donc le remplacement des personnes.

Il l’écrit ainsi : quand vous embauchez quelqu’un, vous payez des charges sur sa rémunération, mais quand vous achetez un robot, vous pouvez en général le passer immédiatement en charge [1]. Une taxe permettrait, selon lui, de ralentir un peu la course vers les machines et de financer la reconversion et un filet social plus solide [1]. Le site d’information américain Axios rapporte qu’il y voit un changement fiscal « plus important que tous ceux qu'[il a] connus de [son] vivant » [4].

Et en France ?

Le raisonnement de Gates vise d’abord les États-Unis. En France, le déséquilibre qu’il décrit pèse plus lourd encore, parce que le travail y est davantage taxé. Selon le rapport Taxing Wages 2026 de l’OCDE, le coin fiscal et social, c’est-à-dire l’écart entre ce que coûte un salarié à l’employeur et ce qu’il touche net, atteignait 47,2 % en France en 2025 pour un célibataire sans enfant au salaire moyen. La moyenne des pays de l’OCDE était de 35,1 % [5]. Seules la Belgique et l’Allemagne faisaient plus.

Une proposition contestée

Oren Etzioni, professeur d’informatique à l’université de Washington et fondateur de l’Allen Institute for AI, un institut de recherche à but non lucratif, juge que « taxer les tokens, c’est comme taxer les frappes sur une machine à écrire » (traduction) [6]. Il craint qu’une taxe appliquée dans un seul pays pousse le développement de l’IA ailleurs [6]. La critique est sérieuse : une taxe sur l’usage frappe aussi les emplois que l’IA aide sans les remplacer.

Les métiers « réservés aux humains »

Gates propose de mettre certains métiers à l’abri de l’automatisation, même quand une machine pourrait techniquement les faire. Il appelle ce domaine « Human Reserved ». Ses exemples : les soins aux personnes âgées, l’annonce d’une maladie grave, et des fonctions mixtes comme l’enseignement ou la santé mentale.

Il compare ces métiers à des réserves naturelles, des espaces que l’on pourrait exploiter mais que l’on préserve parce que la perte serait trop grande [1]. Son exemple le plus personnel concerne son père, mort de la maladie d’Alzheimer en 2020, accompagné jusqu’au bout par des aides-soignants qui le comprenaient même quand il ne parvenait plus à s’exprimer. « Quelque chose dans le soin qu’ils lui apportaient était irremplaçablement humain. Aucun robot n’aurait pu ni dû le faire » (traduction) [7].

Le deuxième motif est économique, et il parle directement aux DRH. « Vous ne pouvez pas dire à quelqu’un de 55 ans qui a travaillé toute sa carrière dans le bâtiment d’aller travailler dans un établissement pour personnes âgées et vous attendre à ce qu’il s’y épanouisse » (traduction) [7]. Gates en tire une proposition : réserver certains emplois dès maintenant, et introduire l’IA lentement, sur des années ou des décennies [7].

Une entreprise l’a déjà fait d’elle-même

Klarna, la fintech suédoise du paiement fractionné, en offre une illustration. En février 2024, elle affirmait que son assistant IA faisait le travail de 700 agents du service client. En mai 2025, son PDG Sebastian Siemiatkowski a annoncé qu’elle recrutait de nouveau des conseillers humains, en expliquant qu’il était essentiel de dire clairement aux clients qu’il y aurait « toujours un humain s’ils le souhaitent » (traduction) [8]. Klarna a tracé sa propre réserve, pour des raisons de qualité et d’image. Nous racontions les débuts de cette histoire dans notre article sur les agents IA et la leçon Klarna.

Reconversion et filet social : le temps comme ressource rare

Gates réclame un filet de sécurité plus solide et plus flexible, financé en partie par la taxe sur l’IA, pour les salariés qui perdent leur emploi, ceux dont les heures ou les salaires baissent, et les territoires où les pertes se concentrent. Selon lui, ce travail doit commencer maintenant.

L’essai insiste sur une injustice de calendrier : « les personnes qui ont le plus besoin de temps sont celles qui en ont le moins » (traduction). Gates prend l’exemple d’un employé de la comptabilité remplacé par un logiciel [9]. Un cadre bien formé, entouré d’un réseau, rebondit vite. Un salarié de 50 ans dont le poste disparaît, dans une ville où l’emploi se raréfie, n’a ni les mêmes ressources ni le même horizon.

Il rappelle aussi ce que l’emploi représente au-delà du revenu. Dans une économie de marché, le travail est le moyen par lequel la plupart des gens paient l’essentiel, mais aussi une source de dignité et de lien social [1].

Pour une entreprise, la conséquence est pratique. La reconversion qui arrive après le plan social arrive trop tard. Les salariés dont les tâches vont être automatisées ont besoin d’en être informés tôt, et de disposer de parcours qui commencent pendant qu’ils occupent encore leur poste. Notre article sur la refonte des postes, que les DRH placent devant la formation, montrait que les directions les plus avancées commencent par redécouper le travail avant de former.

Qui décide ? La question de la gouvernance

Pour Gates, décider où l’IA doit ou ne doit pas aller relève d’un processus démocratique, et non des entreprises de la tech. Il appelle à un cadre national et international, car l’IA touche à la fois la sécurité, l’emploi, l’éducation, la fiscalité, la santé et les infrastructures.

Il liste les domaines concernés : sécurité nationale, emploi, éducation, fiscalité, énergie, élections, santé publique, système financier, transports, systèmes informatiques [1]. Aucune institution actuelle ne couvre un tel périmètre. Il recommande que les pays commencent à se réunir dès maintenant pour fixer des normes communes, avant que la concurrence ne rende la coopération plus difficile [1]. Il souhaite que la discussion associe les salariés, les étudiants, les élus locaux, les responsables religieux, les parents et les enseignants [1].

En Europe, une partie de ce cadre existe déjà. Le règlement européen sur l’IA, l’AI Act, classe les usages selon leur niveau de risque et range parmi les usages à haut risque certains systèmes utilisés pour recruter, évaluer ou gérer des salariés. Il ne dit rien, en revanche, du rythme de remplacement des emplois ni de leur fiscalité. Le débat ouvert par Gates porte précisément sur ce vide.

Ceci n’est pas un conseil juridique. Pour toute question sur l’application de l’AI Act à vos outils RH, rapprochez-vous de votre service juridique.

Ce qu’un DRH peut faire sans attendre la loi

Aucune taxe sur l’IA n’est votée, et aucune liste officielle de métiers protégés n’existe. Rien n’empêche pourtant une direction des ressources humaines de se poser dès aujourd’hui la question de Gates à son échelle : quels postes, quelles tâches, quels moments de la relation décidons-nous de garder humains ?

Trois chantiers découlent directement de l’essai. Le premier consiste à cartographier l’exposition : quels postes contiennent surtout des tâches que Gates range parmi les premières touchées, comme le support client, l’analyse de dossiers ou la rédaction de code. Le deuxième consiste à nommer explicitement ce que vous réservez aux humains, et pourquoi : la relation client à certains moments critiques, l’annonce d’une décision difficile à un salarié, l’accompagnement d’un collaborateur en difficulté. Le troisième consiste à ouvrir des parcours de reconversion pour les postes dont vous savez déjà qu’ils vont rétrécir.

Ce travail recoupe celui que nous décrivions dans notre article sur l’érosion des compétences : à force de déléguer, une organisation peut perdre des savoir-faire qu’elle n’a jamais décidé d’abandonner. La réserve de Gates applique la même logique aux postes. Ce qui n’a pas été choisi finit par disparaître par défaut.

Il y a enfin un enjeu de confiance. Gates note que l’on peut encore agir avant que le chômage n’augmente, que des territoires ne souffrent et que la confiance du public ne s’érode [1]. À l’échelle d’une entreprise, des salariés qui savent ce qui sera automatisé, ce qui restera humain et comment ils seront accompagnés vivent la transition autrement que ceux qui la découvrent au fil des annonces.

Conclusion

La taxe sur l’IA proposée par Bill Gates a peu de chances d’être adoptée telle quelle, et ses critiques ont des arguments solides. Son essai a pourtant un mérite : il rend visible un choix que beaucoup d’entreprises font sans le dire, celui de laisser le coût relatif du travail et des machines décider à leur place. Les DRH n’ont pas la main sur la fiscalité. Ils l’ont sur la manière dont leur organisation décide de ce qui reste humain, et sur le temps qu’elle laisse à ceux dont le métier change.

Décider de ce qui reste humain se joue d’abord dans les équipes. C’est l’un des axes de notre parcours Managers et IA.

Caroline Prat

FAQ

Où lire l’essai de Bill Gates ?

Sur son blog Gates Notes, sous le titre « The turbulent AI era is here. The choices we make now are critical », publié le 26 août 2026. Le texte est en anglais.

Une taxe sur les robots existe-t-elle quelque part ?

Aucun grand pays n’a instauré de taxe spécifique sur les robots ou sur l’usage de l’IA au moment où cet article est écrit. L’idée revient régulièrement dans le débat public, et Bill Gates la défendait déjà en 2017.

Que signifie « token » ?

Un token est un fragment de texte, souvent un morceau de mot, que les modèles d’IA traitent un par un. Les fournisseurs facturent généralement leurs services au nombre de tokens consommés, d’où l’idée de les taxer.

Quels métiers Bill Gates veut-il protéger ?

Il cite les soins aux personnes âgées, l’annonce d’une maladie grave, et des fonctions mixtes comme l’enseignement et la santé mentale. Il ne fixe pas de liste fermée et renvoie la décision à un débat démocratique.

Sources

  1. Gates B., The turbulent AI era is here. The choices we make now are critical, Gates Notes, 26 août 2026 (États-Unis).
  2. Fortune, You’ll Be Working With Robots Sooner Than You Think, 10 avril 2017.
  3. Fortune, Bill Gates fears world leaders are unprepared for 3 major AI risks, 26 août 2026.
  4. Axios, Bill Gates wants to keep some jobs off-limits to AI, 26 août 2026.
  5. OCDE, Taxing Wages 2026, vue d’ensemble, avril 2026 : coin fiscal et social 2025, célibataire sans enfant au salaire moyen, pays de l’OCDE.
  6. ABC News, Bill Gates diagnoses problems with AI, but an expert questions his prescription, 27 août 2026.
  7. Moneywise, repris par Yahoo Finance, Bill Gates says some jobs should be off limits to AI, 23 septembre 2026.
  8. Entrepreneur, Klarna CEO reverses course by hiring more humans, not AI, 9 mai 2025.
  9. Tom’s Hardware, Bill Gates calls for some jobs to be « Human Reserved », suggests taxing AI tokens and robots, août 2026.

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